"S'engager en historienne", c'est le titre du petit opus dans lequel Michelle Perrot nous invite à partager son parcours intellectuel : comment devient-elle pionnière en matière d'histoire des femmes ? Comment les grèves de Mai-68 ont nourri son travail déjà amorcé sur les grèves au XIXe siècle ?

La longue marche des combats féministes
Mélancolie ouvrière
Lucie Baud (1870-1913), ouvrière du Dauphiné, meneuse de la grève de 1906 dans l'industrie de la soie où elle avait commencé à travailler à 12 ans, signa un article remarqué dans la presse socialiste en 1908. Ce pourrait être les éléments d'une brève notice biographique, dans le dictionnaire du mouvement ouvrier. Mais, à partir de là, tout reste à établir, ce à quoi s'emploie dans cet ouvrage l'historienne Michelle Perrot, qui a mené une longue enquête afin de retrouver les traces de cette femme dont les contours et la vie restent mystérieux. Mère de trois enfants, veuve à 35 ans d'un garde champêtre, syndicaliste, déléguée « des ouvriers et ouvrières en soie de Vizille (Isère) » lors d'un congrès à Reims — elle y est la seule femme —, Lucie Baud se tire trois coups de pistolet dans la bouche en 1906, après l'échec d'une grève. Elle en réchappe, et mourra finalement sept ans plus tard, à 43 ans.
Sur les traces de cette femme de jadis, au parcours tout à la fois exemplaire et singulier, Michelle Perrot avance à pas prudents, contournant les clichés, cherchant à établir les faits tout en sachant que la disparition des sources anéantit d'emblée la possibilité d'une biographie. En réalité, deux cheminements composent ce livre magnifique : celui d'une femme du début du XXe siècle, ombre parmi les ombres, et celui d'une historienne qui cherche à comprendre. Michelle Perrot questionne, tente de cerner qui fut réellement Lucie Baud, femme courageuse et désespérée — les quelques pages qu'elle écrivit, publiées en annexe, fixent une image sépia d'une France à jamais disparue.
LA PLACE DES FEMMES
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